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Posté le Samedi 04 août 2007 @ 10:53:01 par Dom Contribution de : OJF
CR d'autres coursesGrand Raid de la Réunion 2000
Le Grand Raid de la Réunion 2000

ou la Diagonale des Fous


Un vieux compte-rendu d'une très belle course suite à la demande de Janine pour tenter d'occuper un peu ces 44 jours de vacances loin de son petit guilloufon qui lui travaille.



D’après les organisateurs, le Grand Raid de la Réunion constitue : “la plus grande course de montagne au monde en participation (2200 personnes pour le seul Grand Raid), distance et dénivelé positif cumulé en une seule étape (plus de 8000 m). Elle est la plus belle aussi, à la fois par l’ampleur de l’exploit, la qualité et la diversité de l’environnement traversé. Elle représente en dénivelé positif, 30 fois l’ascension de la Tour Eiffel jusqu’au 3ème étage, ou, en effort équivalent et consécutivement, 8 marathons classiques de plat sur route. On démarre en bord de mer et termine non loin du littoral, après avoir franchi successivement 5 crêtes ou cols approchant les 2000 mètres et culminant à 2411 mètres, et avoir parcouru 128 km en un maximum de 60 heures. La température moyenne le long du parcours est de 25°C, mais elle peut varier de 5°C pour les passages en altitude, à 30°C sur la côte”.

 


La nuit du départ sera courte avec seulement une heure de sommeil. La peur me hante de ne pas me réveiller à temps et d’avoir oublié un détail. Vers minuit, le bus de l’organisation doit nous prendre au point de ralliement à Saint-Gilles afin de nous emmener dans le sud de l’île. Le chauffeur du bus s’étant trompé d’arrêt, nous allons attendre trois heures de plus avant qu’il ne vienne nous chercher. L’autocar longera toute la côte en direction du stade de départ près de Saint-Joseph.

Au stade de Langevin (altitude 22 m), l’organisation vérifie que nous soyons bien en possession du matériel obligatoire : lampe, pile, ampoule de rechange, réserve d’eau, sifflet, couverture de survie... Nous sommes tous masser dans le stade à attendre le départ avec impatience. A 4 heures du matin, le coup de feu retentit. Les cent vingt huit kilomètres sont devant nous. Je préfère partir tranquillement car nous allons devoir monter rapidement à plus de 2200 mètres d’altitude. Se frayer un chemin relève de l’exploit puisque nous sommes tous coller les uns contre les autres. Et pourtant, il faut se dépêcher parce que, dans quelques kilomètres, il sera très dur de dépasser le concurrent me précédant. Nous empruntons dans la pénombre des chemins assez larges. Ces derniers montent sèchement mais ils sont luxueux par rapport à ce qui nous attend. Le premier petit poste d’assistance à mi-hauteur (648 m, 1854ème) est envahi de monde. Je ne m’y attarde pas pour avancer au maximum avant le levé du soleil .

La file indienne de raideurs finit par pénétrer dans la forêt par un étroit sentier de ravine. La pente moyenne avoisine les 17%. Cette année, le terrain est détrempé car il a plu les nuits précédentes. Par endroit, nous pataugeons dans la boue. J’espère que nous n’allons pas avoir des chemins boueux jusqu’au bout. Il est quasiment impossible de doubler dans cette montée vers le Piton Lardé (1480 m, 18ème km). Le jour se lève. Je m’accroche sachant l’ascension longue et éprouvante. On croit toujours que le sommet est proche en voyant la cime des arbres mais ces derniers en cachent d’autres encore plus haut. Nous sommes ralentis à trois reprises par des passages délicats où nous devons passer un par un sur des troncs d’arbres glissants qui enjambent de petites ravines. La queue formée avant chaque obstacle me fait perdre beaucoup de temps. Certains essaient de passer devant tout le monde. Le ton monte. Quelques uns sont prêts à en venir aux mains. C’est bien dommage !!! Ce n’est qu’une course. Le sentier grimpe toujours. Nous allons finir au Paradis à force de gravir cette montagne. Quel dénivelé en me retournant au sommet pour admirer la côte au loin !!!

Nous quittons notre petit sentier pentu et caché dans la végétation luxuriante, pour une zone plate et semi-désertique. Je me concentre sur ce chemin très callouiteux et truffé de débris volcaniques coupants. Les chaussures et les genoux vont souffrir. Lors du Raid 99, je n’arrêtais pas de buter dans ces maudites pierres. Arrivé au poste de Foc-Foc (2235 m, 23ème km), je profite rapidement du ravitaillement pour manger et remplir ma réserve d’eau. Je repars aussitôt car il commence à faire très chaud en se rapprochant de la zone du volcan. Il n’y a quasiment plus de végétation. J’accélère sachant que le terrain est assez plat sur plusieurs kilomètres. Nous empruntons la route forestière serpentant sur le rempart entourant le volcan du Piton de la Fournaise. En contrebas, j’aperçois un petit volcan fumant et crachant des petits morceaux de laves incandescentes. Il était entré en activité volcanique deux semaines auparavant. Nous quittons la route pour un chemin passant sur des dalles de rochers issus certainement de coulées de lave. Le terrain est propice à la vitesse. J’arrive au poste d’assistance de la route du volcan (point final du mini-raid, 28ème km, 2330 m, 1956ème au classement) pour un arrêt de dix minutes.

Je file en direction du Rempart des Basaltes par un petit chemin facile et sillonnant à travers le paysage lunaire de la Plaine des Sables. Le sentier conduit tout droit vers le pied d’une large et haute paroi rocheuse portant bien son nom de rempart. Lors du Raid 99, je pensais que j’allais la contourner par la droite ou la gauche. Mais en levant la tête vers le sommet, je compris que nous allions la gravir en voyant dessus une file de petits points blancs correspondant aux maillots des raideurs me précédant. La montée est rendu très difficile car le soleil se trouve au zénith dans un ciel sans nuage. Il faut passer d’un bloc de rocher à un autre. Je commence à avoir une petite douleur au mollet. Le moral reste bon même si je vais moins vite que prévu.

Arrivé au sommet du rempart, la végétation et la météorologie changent complètement. Le ciel est nuageux et menaçant. Il fait moins chaud. La zone est plus humide. Je fonce, sur un terrain plat parsemé de buissons, vers l’oratoire Sainte-Thérèse (sommet de la course à 2411 m, 32ème km). Pour y parvenir, il faut encore monter un chemin à flanc de paroi plus facile que celui du rempart malgré un passage délicat et abrupte de quelques mètres peu avant d’arriver au sommet. A partir de celui-ci, les sentiers sont relativement faciles et plats sur une vingtaine de kilomètres. Je descend à fond et en prenant quelques risques dans le cratère érodé du Piton Textor (2160 m, 36ème km). Je sais que je peux gagner du temps sur cette portion. Je ne veux pas faire la descente vertigineuse du Kerveguen de nuit (au 58ème km). Je dois, absolument, l’avoir descendu de jour sinon je risque de craquer. La route étant encore longue pour y parvenir, je ne peux pas trop m’arrêter d’ici là. Je remonte de l’autre côté le cratère du Piton Textor après avoir retraversé la route forestière du volcan, sous la brume. Le paysage change à l’approche de la Plaine des Cafres. On se croirait en Normandie avec cette belle prairie verdoyante entourée de forêts. Je passe à travers des pâturages où les vaches et les moutons nous regardent déambuler. Attention aux bouses de vaches !!! Je slalome entre des touffes d’arums avant de rejoindre un petit groupe de raideurs qui fonce vers la RN3. Nous sommes à fond. La poche d’eau se vide rapidement. Nous courrons maintenant sur le bitume où nous croisons des militaires en manœuvre qui nous regardent amusés. Ma douleur au mollet étant toujours présente, je préfère ralentir un peu et quitter le groupe. Je me méfie aussi un peu de la solidité de mes genoux. J’arrive au niveau de la RN3 où il faut faire attention à la circulation et aux voitures garées sur les bas-côtés. Je la quitte pour la route bitumée du Piton-des-Neiges. Au poste de ravitaillement de Mare-à-Boue (1601 m, 47ème km, 1694ème), je me repose un bon quart d’heure avant d’attaquer une portion beaucoup plus difficile, terminée par cette fameuse descente du Kerveguen. J’y enfile mes deux genouillères pour éviter tout problème.

La pause m’a fait du bien car je suis survolté. J’avance très vite malgré cette douleur au mollet. Personne ne peut me doubler sur ce parcours. Le terrain devient de plus en plus boueux. Mes chaussures manquent de rester collées au sol. Le sentier est truffé de rondins de bois parallèles pour tenter d’éviter les zones boueuses. La progression est beaucoup plus difficile car je glisse sur ces morceaux de bois. Il commence à faire un peu froid et à pleuvoir légèrement. Je marche sur la crête de la montagne entre les rochers. Nous passons plusieurs échelles pour monter vers Coteau Maigre (1989 m, 53ème km). On plonge rapidement dans une forêt en empruntant d’autres échelles. J’espère retrouver l’ermite du Kerveguen croisé lors du Raid 99; un grand noir hirsute et en guenille qui nous regardait tous passer au détour du chemin. L’année dernière, il m’avait trouvé fatigué. J’avais les deux genoux qui commençaient à m’abandonner. Cette année, je ne le verrai pas. Le sentier passe sur des cavernes puis à travers une petite plaine sans trop de difficulté. Le bivouac du Kerveguen n’est toujours pas en vue. Malgré la fatigue, j’accélère pour être en bas de la montagne avant la tombée de la nuit. Je commence à croiser des raideurs épuisés et allongés sur le bord du sentier. Je passe plusieurs monticules de rochers et arrive enfin au bivouac du Coteau Kerveguen (2204 m, 58ème km, 1516ème) vers 17h30. La nuit va bientôt tombée. Je bois plusieurs bols de soupes bien chaudes. L’inquiétude est perceptible car une partie de la descente du Kerveguen va se faire dans la nuit noire.

Je ne peux oublier avoir abandonné au milieu de cette descente en 99 en y passant toute la nuit, dans un froid polaire, avec un simple T-shirt et un short. Je pensais que ma dernière heure était arrivée car la couverture de survie ne me réchauffait pas assez. De plus, j’avais une entorse à chaque genou. Je ne pouvais plus descendre avec mes jambes, et encore moins remonter. J’essayais de descendre en m’agrippant aux rochers et aux branches des petits arbres. J’avais heurté violemment une branche. J’étais épuisé, n’avais plus rien à boire et commençais à avoir des hallucinations. J’espérais tellement voir un poste de secours que je vis par deux fois, au loin au bout du chemin, une petite cabane éclairée avec sa porte entrouverte. Je n’ai réalisé qu’une fois rentré en métropole que j’avais belle et bien rêvé. Heureusement, les bénévoles de la Croix-Rouge sont venus me chercher malgré un concurrent réunionnais en détresse respiratoire qui mobilisait les secours plus haut. Je n’avais pas grand chose par rapport à lui.

Cette année, le moral n’est pas meilleur car la descente est extrêmement dure et abrupte dès le début. Je ne sais pas si je vais réussir à arriver en bas, en craignant de revivre le cauchemar de l’année précédente. Devant moi, les raideurs ne sont pas plus à l’aise en avançant sans précipitation. Nous nous regroupons pour augmenter nos chances d’arriver. Le chemin très étroit descend violemment à flanc de montagne pour me mieux remonter ensuite. Les nerfs sont mis à rude épreuve. Les arbres nous maintiennent dans l’obscurité. Nous descendons plusieurs échelles dont celle au pied de laquelle j’avais abandonné l’année dernière. La nuit tombe alors que nous ne sommes toujours pas en bas. Je ne lâche pas le groupe qui représente ma seule chance de parvenir en bas. Le sentier continue à descendre brutalement, entrecoupé par quelques montées brusques. Le moral est très bas. L’inquiétude peut se lire sur les visages. Je n’entrevois pas la fin de cette descente dans la nuit noire. Un câble en main courante vient d’apparaître le long de la paroi rocheuse, signe hypothétique de la fin et de la dureté de cette portion. Il nous accompagne sur plusieurs centaines de mètres puis disparaît. Le chemin devient plus large et sillonne entre de grands arbres. Nous sommes enfin arrivés au pied du Kerveguen, dans le cirque de Cilaos. Tout le groupe est exténué et n’arrive pas à réaliser avoir réussi à sortir de l’enfer du Kerveguen.

Le moral devrait être meilleur maintenant. Mais, comme la plupart de mes compagnons de descente, je me pose la question d’abandonner à Cilaos. Je marche vite pour rejoindre le poste de Mare-à-Joseph (1380 m, 62ème km). Je ne m’y arrête pratiquement pas de peur de ne plus pouvoir repartir sur Cilaos (terminus du semi-raid). Situé à mi-parcours de la course, Cilaos représente un cap psychologique à atteindre avant la tombée de la nuit et également le point principal d’assistance (massage, repas chaud...). J’avance sur un morceau de route bitumée malgré que je ne vois pratiquement rien avec ma lampe frontale. Mon cerveau commence à me lâcher. J’avance “au radar”. Je ne sais plus où je mets les pieds. Je me laisse guider par les points lumineux des lampes des raideurs me précédant. Avec deux autres concurrents, nous décidons de former un petit groupe pour continuer. Le moral est “dans les chaussettes”. Nous descendons brusquement vers une rivière que nous passons à gué. Nous remontons tout aussi subitement de l’autre côté. Je ne sais plus où je marche. Je sais seulement que j’ai franchi cette rivière à cause du bruit de l’eau. Mais je ne crois pas l’avoir vue. Je suis complètement épuisé et déconnecté de la réalité. Je pense abandonner au poste de Cilaos (1210 m, 66ème km, 1578ème). En y arrivant finalement à 20h00, je décide de ne pas tendre mon dossard à l’accueil. Je vais me reposer et je le donnerai demain matin, juste avant le départ de la navette ramenant sur la côte ceux qui abandonnent. Je suis très déçu car je pensais mettre une trentaine d’heure pour traverser l’île. Dire que j’ai refait 10000 km pour abandonner quasiment au même endroit. Quelqu’un tente de nous rassurer en nous disant que nous avons fait le plus dur. J’aimerais le croire mais j’en doute. Lors de mes repérages, je suis monté au Maïdo au dessus de Saint-Paul. La vue était plongeante sur le cirque de Mafate, prochaine étape après celui de Cilaos. Les montagnes ressemblaient à des incisives. Je ne vois pas trop comment on peut gravir de telles murailles. La montagne de la Roche-Ecrite trônait superbement avec une paroi bien verticale, au loin dans le cirque de Salazie. De merveilleux moments se profilent à l’horizon. Après avoir erré à Cilaos et mangé un bon plat de pâtes, je décide d’aller dormir un peu sur un lit de camp.




Au bout d’une heure, je me réveille en me sentant prêt à repartir. La nuit porte conseil. Je vais essayer de rejoindre Grande-Ilet dans le cirque de Salazie via celui de Mafate. Pour la suite, on verra. N’arrivant pas à retrouver mes deux acolytes dans ce dédale de lits militaires, je décide de partir seul. Je mets ma polaire. La nuit va être très fraîche. Le froid, la solitude et la fatigue forment un cocktail détonant. Je bois plusieurs verres de soupe chaude avant le départ vers l’inconnu. Un “métro” me propose de réaliser l’ascension vers le col du Taïbit avec son amie réunionnaise. Mes chances de progresser augmentent. A minuit, nous partons tous les trois sur une route asphaltée pour descendre ensuite rapidement dans une ravine. La descente en lacets nous permet d’atteindre le lit de la rivière Bras-Rouge (1020 m , 69ème km) que nous franchissons par un gué. De l’autre côté, nous entamons notre montée nocturne et raide vers le col du Taïbit. J’ai un peu trop chaud mais je n’enlèverai ma polaire pour rien au monde. Le moral remonte. Il me reste encore des ressources insoupçonnées. La concurrente réunionnaise force l’admiration en grimpant très vite. Je suis toujours à la traîne mais je m’accroche. A mi-hauteur, nous marquons une petite pause à un petit point de ravitaillement sur le bord de la route de l’Ilet-à-Cordes (1250 m, 70ème km). La soupe me réchauffe. Le moral est au beau fixe. C’est reparti pour une bonne heure de grimpette à la lueur de la lampe frontale par un sentier abrupt ponctué de deux replats. Nous parvenons, enfin, au col du Taïbit (2082 m, 74ème km). Le ciel est constellé d’une multitude d’étoiles. Nous allons entrer dans le cirque de Mafate dont je devine les bords se découpant dans la nuit noire. Le cirque est complètement plongé dans l’obscurité car c’est le seul endroit de la Réunion sans électricité. La descente se fait sur un terrain très instable et pierreux sur lequel on a vite fait de glisser. Je me retrouve de nouveau seule en jouant la prudence tandis que mes deux acolytes prennent des risques maximaux. En bas, j’accélère dans la pénombre sur une partie assez plate. J’entends un groupe électrogène, signe de l’arrivée au poste de Marla (1620m, 77ème km, 1242ème) où je retrouve mes deux coéquipiers et me repose un bon quart d’heure.

Nous repartons en direction du col des Bœufs sur un terrain plat. Ca change !!! Le jour refait son apparition lors de la traversée de la ravine de Marla par un gué. Ensuite, le sentier monte brutalement vers la plaine des Tamarins (1770 m, 82ème km). Mes deux compagnons vont trop vites pour moi. Je les perds définitivement de vue. Le terrain est détrempé et très boueux. Le sentier est recouvert de rondins de bois pendant plusieurs kilomètres. Les genoux vont souffrir. L’équilibre sur ces morceaux de bois est très précaire. La progression se ralentit car je commence à avoir mal à un de mes genoux. J’arrive enfin au col des Bœufs (1988 m, 84ème km) par une large ouverture dans la montagne. Je quitte le cirque de Mafate pour celui de Salazie. La vue est plongeante. On distingue à peine au loin la Roche-Ecrite. Nous descendons par une large route forestière. Je ne marche plus, je plane. Nous arrivons à un petit poste de ravitaillement tenu par des militaires. Je réalise que j’ai bien progressé alors que je voulais abandonner à Cilaos. J’ai eu raison de tenir car la traversée de Mafate a été fabuleuse dans un silence quasi-religieux. Je quitte la tente de l’armée pour prendre un petit sentier descendant vers la plaine des Merles. Le chemin serpente d’un versant à l’autre de la ravine des Merles. Nous passons plusieurs fois d’un côté à l’autre de la même rivière. Le parcours est un peu monotone. Le moral chute. J’en ai assez de passer d’une rive à l’autre pour remonter et redescendre brutalement vers cette rivière. Je suis épuisé. Puis, nous traversons une belle forêt de conifères par un chemin recouvert d’un tapis d’aiguilles. Je rencontre un raideur, avec des bâtons, encore plus dégoûté que moi. Il est en bout de course. Je le laisse à un petit point de ravitaillement pour ne pas être plus pessimiste sur cette fin de Raid. Je mobilise mes forces pour rejoindre le deuxième grand point d’assistance : Grand-Ilet. On se croirait à la campagne. J’emprunte plusieurs petites routes goudronnées. Le haut des montagnes est caché par les nuages. Des maisons sont en vue. Quelques habitants nous regardent passer. Grand-Ilet est atteinte à 10h30 (1110 m, 95ème km, 1235ème) malgré un moral bien faible.

Je m’accorde une demi-heure de repos avant de tenter de gravir la Roche-Ecrite. Tout va se jouer sur cette montagne. Si je réussis l’ascension, j’ai une bonne chance de terminer. Je sais que cela ne va pas être facile avec notamment une pente moyenne de 32% sur 3 kilomètres. Je profite de la pause pour vider au maximum mon sac en laissant, notamment, ma polaire. Saint-Denis me semble encore accessible pour le début de soirée. Je fais le plein de pâtes, de fruits et d’eau avant la terrible ascension. J’essaie de trouver un petit groupe pour gravir la Roche-Ecrite. Mais personne ne semble partir pour le moment. L’ascension se fera seul et lentement. Je ne suis pas rassuré et espère qu’il n’y aura pas de passages trop abruptes. La Roche-Ecrite est droite comme un mur. On ne peut en distinguer le sommet avec tous ses nuages. La montée commence par une large route forestière pendant quelques centaines de mètres. Je la quitte pour prendre un petit escalier en ciment qui débouche sur un étroit chemin à flanc de montagne, truffé de petits rochers. Le sentier monte très violemment. Je laisse passer tout le monde. La montée est interminable. Mes genoux ne peuvent plus bien se plier. Je les soulève un à un avec mes mains pour gravir les rochers. Mes jambes souffrent et m’obligent à grimper très lentement. Je m’agrippe à un câble en main courante qui vient d’apparaître. Le sentier s’arrête. Il ne me reste plus que quelques mètres à escalader pour parvenir sur le plateau de la Roche-Ecrite (2050 m, 100ème km, 958ème). L’espoir de terminer le Grand Raid monte tout aussi violemment que le chemin que je viens de suivre. J’ai gagné des places au classement alors que je n’ai doublé personne depuis Grand-Ilet.

Je m’arrête quelques minutes au sommet pour me désaltérer. Je ne m’attarde pas trop car la route est encore longue si je veux arriver à Saint-Denis en début de nuit. Je rejoins le poste d’assistance de la Roche-Ecrite pour y boire plusieurs verres de soupe. Je m’accorde un bon quart d’heure d’arrêt. Je repars doucement à travers les buissons sur un plateau constitué de larges dalles lisses de laves. Que de chemins parcourus depuis Cilaos où l’abandon me guettait. Nous rentrons dans une forêt où certains arbres obstruent le passage. Je m’arrête un peu au poste du Gîte-des-Chicots (1830 m, 103ème km, 1060ème) car mes jambes sont faibles. Je repars pour une heure de slalom entre les arbres sur un terrain parfois très pentu. Je pensais que les chemins descendaient tranquillement vers Saint-Denis à partir de la Roche-Ecrite. Le sentier vallonné, bordant la crête le long du cirque de Mafate, ressemble plus à des montagnes russes. C’est très éprouvant. Le moral me lâche de nouveau. La nuit va tomber bien avant que je n’atteigne Saint-Denis. Il faut que je m’arrête au prochain poste d’assistance pour y passer la nuit. Le vent se lève en même temps que le soleil commence à se coucher. Je monte très lentement une colline couverte d’éboulis, dans la pénombre créée par les arbres. Ce sera le dernier dénivelé bref mais rapide (environ 100 mètres) de ce raid. L’impression de mettre trompé de chemin me gagne. Je n’ai pas croisé un seul concurrent depuis un certain temps. J’arrive enfin épuisé à un poste de la Croix-Rouge.

Ils ne peuvent pas me garder pour la nuit. Le prochain vrai poste d’assistance serait à 3 kilomètres. Les mètres me paraissaient déjà être des kilomètres. Trois kilomètres représentent une éternité. Je continue sans être rassuré car il va faire nuit noire d’ici quelques minutes. Le froid glacial va m’empêcher de continuer. J’ai laissé ma polaire à Grand-Ilet. Je n’y vois plus rien malgré ma lampe frontale. Je dors en marchant et ne distingue plus le chemin de la végétation. J’ai l’impression de traverser un village avec des clôtures de part et d’autre du sentier. Ayant maintes fois étudié le carnet de route, je sais que l’on ne traverse pas de village jusqu’à Saint-Denis mais que je devrais longer un précipice sur ma droite. Soit je me trompe de chemin, soit je commence à avoir des hallucinations. La deuxième suggestion est la bonne. Il faut vite que je m’arrête au prochain poste. Je ne croise toujours pas de raideurs. J’essaie de me réchauffer avec la couverture de survie. Cela n’est pas suffisant. Je la range car elle fait trop de bruit avec le vent qui s’engouffre dedans. Elle m’empêche d’entendre tout bruit provoqué par un raideur qui me redonnerait un peu d’espoir. J’avance lentement et difficilement tout en regrettant d’avoir refait le Grand Raid, alors que je sais bien, que je serai de nouveau partant pour une prochaine édition, une fois arrivé à Saint-Denis. Un coureur me double. Je lui demande de signaler que je suis en difficulté au point de ravitaillement. Il ne me répond pas. Je m’exprime en anglais. Il me réplique en italien. C’est bien ma chance. Enfin, je croise une concurrente qui me signalera au poste de Plaine d’Affouches. La progression se fait très lentement en raison de mon épuisement. Je ne sais plus comment faire pour m’en sortir. Un chien errant m’accompagne. Il semble bien réel. J’essaie de m’en débarrasser. Un groupe d’une dizaine de raideurs me double. Je décide, alors, de courir derrière eux pour me tirer d’affaire. Je mobilise le peu de force qu’il me reste. Je ne fait plus attention où je mets les pieds. Je n’y voit rien mais je fonce. Ils vont trop vite pour moi. Je ralentis. Je commence à entendre le bruit d’un groupe électrogène. Des points lumineux apparaissent en contrebas. Je suis sauvé en arrivant à 20h30 au point d’assistance.

A Plaine d’Affouches (1050 m, 113ème km), je me réhydrate bien. Après avoir bu plusieurs verres de soupe, je m’allonge sur un des lits de camp, recouvert par deux couvertures. J’essaie de me réchauffer comme je peux. Je décide de ne repartir que lorsqu’il fera jour. Je dors quatre heures d‘un sommeil profond. Je n’ai dormi que deux heures en tout les deux nuits précédentes. Il y a une bonne ambiance à Plaine d’Affouches. Certains bénévoles chantent sur la musique diffusée par un poste de radio. Je somnole. Je crois reconnaître, dans le lit d’à côté, un des trois raideurs avec lesquels j’avais discuté à Saint-Denis, la veille de la course. Il a le même visage. Je tente de discuter avec lui mais il ne me reconnaît pas. Ce n’est donc pas lui. Un autre raideur nous demande, de l’extérieur de la tente, si nous n’aurions pas une pile électrique à lui donner. Je reconnais formellement un autre des raideurs croisés avant la course. J’apprendrai, après la course, que ces deux raideurs avaient franchi la ligne d’arrivée bien avant que je n’atteigne le poste de Plaine d’Affouches. J’hallucinais donc toujours. Vers 4h30, un des bénévoles me dit de repartir. J’hésite car il fait encore nuit noire et froid.

Je décide de reprendre tranquillement le raid. Il me reste une douzaine d’heure pour parcourir environ quinze kilomètres. Le jour va se lever petit à petit. Je descend seul par une large route forestière. Je commence à apercevoir l’océan au loin dans le noir. Je recherche les rubalises avec ma lampe frontale. On emprunte un petit chemin à travers des massifs de fougères et de goyaviers pour pénétrer dans une petite forêt en bordure de crête. Un petit point de ravitaillement se profile à l’horizon. Je continue à progresser dans la forêt. Je ne croise plus de concurrent. Des lumières apparaissent au loin. C’est la ville de Saint-Denis. L’espoir renaît. Je reprend une route forestière pour aboutir sur un large chemin dans un paysage verdoyant. J’arrive au poste désert de Colorado (680 m, 120ème km, 1418ème) situé sur une grande pelouse. Saint-Denis se trouve maintenant en contrebas. J’aperçois le stade de la Redoute. Je progresse sur un bon chemin de crête pour pénétrer dans une forêt. Le stade a disparu de ma vue. Le sentier devient beaucoup plus difficile. Il est plein de petits rochers ou de débris de lave. Il descend et monte violemment. Il faut se courber pour passer sous certains arbres à moitié couchés. Je n’ai plus d’eau. Le chemin descend toujours durement. Le soleil commence à taper lorsque les arbres se clersèment. Il faut se battre dans les rochers. Sorti de la forêt, le dénivelé est toujours important. Le soleil me brûle. J’aperçois un pont sous lequel je passe pour rejoindre le stade qui n’est plus qu’à quelques centaines de mètres. Je rattrape la jeune concurrente qui me précède, pour gagner une place. Mais en fait, elle accompagne sa copine, qui est juste devant, depuis Cilaos. Je l’ai rejointe pour rien. Je pénètre dans le stade désert de la Redoute (53 m, 128ème km, 1425ème) à 8h41 après 52h41 de raid. Après un petit tour de piste, je suis prêt à abandonner mon dossard. La médaille et le T-shirt jaune de finisseur me sont finalement remis. Je commence à réaliser que je me suis surpassé après avoir voulu abandonner à mi-parcours. Je sais que je recommencerai ce Grand Raid après un entraînement plus conséquent.




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